L’archipel des Nuées, chapitre 1

Molesto s’arrêta pour reprendre son souffle. Il avait pris de l’avance sur son équipe et il ignorait où se trouvaient ses adversaires. À l’abri d’une imposante cheminée circulaire, il observa les toits de la cité. Un œil non averti n’y aurait pas regardé à deux fois. Mais le jeune gobelin avait appris à détecter les mouvements des ombres et les craquements des tuiles qui révélaient une présence. À quelque distance, deux silhouettes vêtues de noir escaladaient une gouttière pour atteindre une terrasse. Sans doute Nella et Berrie, se dit-il. Ces deux-là étaient incapables de faire quoi que ce soit l’une sans l’autre. Y compris pendant une course-pugilat où chacun devait démontrer ses capacités propres. En voilà deux qui ne recevraient pas une bonne note ! Avec un sourire, il s’apprêta à repartir, respirant à fond l’air acide de la nuit citadine. Il vérifia que la ceinture témoin était bien attachée à sa taille et s’élança le long de l’arête du toit. En contrebas, la ruelle était sombre et silencieuse. Personne ne se risquait dans le quartier des entrepôts après la tombée de la nuit. Les mercenaires qui protégeaient les cargaisons étaient connus pour considérer quiconque comme un voleur potentiel. On retrouvait souvent dans le ruisseau des mains tranchées pour le principe.

Soudain, Molesto sentit un mouvement au-dessus de lui. Sa course se transforma en plongeon, puis en roulé-boulé sur les tuiles. Il se releva juste à temps pour éviter un coup de pied qui l’aurait projeté sur les pavés, cinq étages plus bas. Avec la rapidité acquise pendant ses années d’entraînement, il contre-attaqua d’une série de crochets que son assaillant bloqua en partie. Le dernier coup fit mouche et l’attaquant recula en se tenant la mâchoire. Molesto se remit en garde, une main ouverte tendue devant lui, l’autre au niveau de son visage.

Le gobelin qui lui faisait face était plus grand que lui, plus costaud aussi. Dans sa combinaison de cuir d’oiseau, il ressemblait à tous les autres apprentis, mais Molesto reconnut immédiatement Hornatio, son principal rival. Il n’y avait que lui pour prévoir le chemin emprunté par l’autre équipe et s’embusquer ainsi en haut d’une cheminée. Quelqu’un d’autre attendait sans doute non loin. Hornatio avait toujours un compère pour le couvrir en cas de pépin, sachant qu’il tirerait de toute façon toute la gloire auprès des maîtres. Molesto risqua un coup d’œil à droite et à gauche pour repérer le coéquipier en question. Cela s’avéra être une erreur. Son adversaire en profita pour se ruer sur lui, le genou en avant. Il n’eut d’autre choix que de bloquer l’attaque et tous les deux se retrouvèrent en équilibre au bord du toit.

Sans perdre une seconde, Molesto riposta d’une violente poussée des deux mains. Un mouvement aussi peu académique qu’efficace. Hornatio du reculer de cinq pas pour ne pas tomber. C’est alors qu’un bruit de course sur sa droite alerta Molesto. Sorti de nulle part, le compère se ruait sur lui pour le pousser hors du toit.

– Non ! lança Hornatio. Il va te…

Mais c’était trop tard. Sans même réfléchir, Molesto s’était baissé pour éviter l’attaque et, dans un mouvement de pivot, il avait fait basculer son adversaire dans le vide. Le cri de surprise de l’attaquant se transforma en exclamation de terreur, vite interrompue par un bruit mat quand il rencontra le pavé, quelques dix mètres plus bas.

– L’idiot, fit Hornatio. Ça lui apprendra.

La voix d’Hornatio, étouffée par son masque de tissu, tintait comme de l’acier froid. Pétrifié d’horreur, Molesto n’osait par regarder par-dessus le rebord.

– Tiens, on dirait qu’il bouge encore.

Molesto se précipita près de son adversaire. En effet, le maladroit avait survécu à la chute. Les gobelins, comme leurs lointains ancêtres oiseaux, étaient légers et résistants. Celui-ci remuait faiblement sur la pierre humide, à moitié conscient.

– Il faut descendre le chercher, dit Molesto.
– T’es fou ? Il est à moitié crevé. S’il passe la nuit, il se fera récupérer par une patrouille et bon débarras. Aucun baladin ne devrait être aussi stupide.
– C’est qu’un apprenti, comme toi et moi !Et puis c’est ma faute si…
– T’écoute jamais les maîtres ou quoi ? La mission passe avant tout, « jusques au trépas », comme dit la devise du Cirque, rétorqua Hornatio en faisant un pas en avant. Et en parlant de mission…

La main d’Hornatio jaillit comme un serpent et attrapa la ceinture témoin. Molesto esquissa un geste de défense, mais l’autre main se referma sur sa gorge. Sa vision se brouilla, ses oreilles commencèrent à bourdonner. Hornatio serrait de plus en plus  fort, soulevant presque Molesto qui, à deux doigts de l’asphyxie, dut se mettre sur la pointe des pieds. Puis la pression se relâcha et il tomba à genoux, aspirant l’air à grandes goulées. Quand il releva la tête, Hornatio s’enfuyait déjà avec la ceinture qui lui vaudrait la victoire.

Jamais de la vie !

Molesto allait se lancer à sa poursuite quand il perçut une faible plainte venant d’en-bas. Le pauvre gobelin qu’il avait envoyé à la mort appelait à l’aide. Il se figea, indécis. Hornatio avait raison, il n’y avait pas de place pour les faibles dans la fratrie du Cirque-Blême.

– Ah, la peste soit de la fratrie ! grogna-t-il.

Il se pencha par-dessus le rebord.

– Bouge pas. Je viens te chercher.

Prudemment, Molesto descendit dans la rue. Le mur de la manufacture était fait de briques lisses, mais les coins du bâtiment étaient renforcés de grosses pierres de taille. Pour un gobelin comme lui, c’était l’équivalent d’un escalier. Il s’arrêta un instant pour regarder alentour. La ruelle où gisait son condisciple resterait déserte jusqu’au matin, mais elle était perpendiculaire à un des principaux canaux de la ville de Griseyie. Comme en attestaient les profondes ornières creusées dans le pavé par d’innombrables chariots, l’activité était frénétique pendant la journée. Molesto sortit de la lumière des lampes à gravier et se porta au secours du gobelin blessé.

Celui-ci avait perdu conscience. L’angle impossible que formait sa jambe droite indiquait une fracture sévère. Molesto lui enleva son masque et reconnut Vidallo, un apprenti un peu enrobé que tout le monde surnommait « Gros Vide ». Son nez était en sang. Molesto espéra qu’il n’avait pas de blessures internes. D’après le chirurgien du Cirque-Blême, on pouvait survivre à des os en morceaux, mais les entrailles en bouillie, c’était la mort assurée. Molesto n’avait pas le choix. Il fallait ramener Gros Vide à bord et espérer que le gros Balbuzard pourrait faire quelque chose pour lui.

– Hmf. Pas si vide que ça, le gros ! fit-il après avoir chargé Vidallo sur son dos. Et maintenant, comment je remonte ?

Il n’avait aucune chance de grimper à nouveau l’angle de la façade. Molesto avait beau avoir une force considérable pour sa taille – un peu plus d’un mètre, ce qui n’était pas bien grand, même pour un gobelin – le corps inerte de son condisciple l’encombrait trop. Il lui faudrait trouver un escalier d’incendie ou une échelle. En trottinant malgré son fardeau, il s’enfonça dans la ruelle. S’il se dirigeait vers le nord en évitant les passages éclairés et les ponts trop exposés, il rejoindrait tôt ou tard le quai où le Cirque-Blême faisait relâche.

La venelle débouchait sur un rue de moyenne importance. Près d’un pont, à quelques pas, un unique gros lampadaire projetait un cercle de lumière clignotante. Sa flamme crachotait, comme si la transmutation du gravier ne se faisait pas bien. Molesto s’arrêta pour reprendre son souffle. Même lorsque les manufactures s’arrêtaient pour la nuit, l’air de la ville retenait une partie des fumées délétères qu’elles produisaient dix-huit heures par jour. Après un bref coup d’œil à droite et à gauche, Molesto entra dans la rue. Près du lampadaire s’ouvrait une autre ruelle qui, d’après sa boussole intérieure, menait droit vers le nord. Mais alors qu’il s’approchait de la zone éclairée, des voix retentirent derrière lui.

– Là !
– Il a un sac sur le dos, c’est un cambrioleur !
– Chopez-le !

Molesto se retourna juste assez longtemps pour voir trois humains sortir de sous une porte cochère, des gourdins à la main. Des mercenaires postés en embuscade. Il détala. Une fois dans le noir, il pourrait sans doute les semer. Il s’enfonça dans la ruelle, zigzaguant entre les flaques de boue et les piles de détritus. Derrière lui, il entendait les poursuivants trébucher dans le noir et s’accuser l’un l’autre d’avoir oublié la lanterne. Peinant sous le poids de Vidallo, il traversa le pont qui enjambait le canal et prit l’allée de droite. Il avisa un escalier menant à la porte d’un sous-sol. Les marches étaient encombrées de caisses vides et de sacs moisis. Il sauta dans la pile de déchets, sans le moindre ménagement pour son passager, qui émit une plainte étouffée. Molesto retint sa respiration. Les lourdauds, déjà arrivés au croisement, se demandaient quelle direction suivre. Il les entendit discuter de l’opportunité de se séparer, mais la raison l’emporta – qui se promène seul la nuit dans ce quartier cherche les ennuis. Leurs chances de rattraper le « voleur » étant désormais très minces, ils décidèrent de rebrousser chemin.

Sauvé ! Pourtant, le soulagement de Molesto ne dura qu’un court instant : Gros Vide choisit ce moment pour reprendre conscience.

– Ma jambe! J’ai maaaal ! hurlait-il.
– Par ici ! fit un des mercenaires.

Molesto sentit la panique l’envahir. L’escalier était trop encombré pour remonter au niveau de la rue avant que le trio ne l’atteigne. Surtout avec un gobelin qui se débattait sur son dos. Il lâcha Vidallo et agrippa le rebord du pavé. Résistant à l’impulsion de fuir, il fit face aux hommes qui venaient vers lui, moitié courant, moitié tâtonnant. Malgré le nombre, il avait l’avantage. Les mercenaires étaient handicapés par leurs cuirasses et leur vision inadaptée. Lui était deux fois plus petit qu’eux, bien plus rapide, et habitué à évoluer dans le noir. Seul problème, il était désarmé. Les course-pugilats étaient bien assez dangereuses sans qu’on laisse les apprentis emporter matraques et sarbacanes. D’un mouvement fluide, il plongea entre les jambes du premier attaquant et se saisit d’une planche vermoulue qui gisait dans une flaque. Se détendant de toute sa hauteur, il la projeta vers le haut et cueillit le deuxième mercenaire au menton. Les mâchoires de l’homme claquèrent et sa tête partit en arrière, suivie de près par le reste de sa personne. Le dernier, qui venait juste derrière, dut retenir son compagnon pour ne pas tomber avec lui. Les deux secondes qu’il perdit ainsi suffirent amplement à Molesto pour bondir sur le mur de gauche et donner un vigoureux coup de reins qui le propulsa au niveau du premier lourdaud. Le gobelin lui brisa sa massue improvisée sur le visage, faisant sauter quelques dents au passage. Il se courba en deux, sa tête dans les mains. Molesto fit volte-face pour affronter le dernier mercenaire, qui se débarrassait à peine de son encombrant camarade. Il s’arrêta net. Sous son nez se trouvait le canon luisant d’un mousquetonnerre.

Plus malin qu’il en avait l’air, l’homme avait profité du couvert offert par l’homme inconscient pour dégainer. Molesto réfléchit à toute vitesse. Il n’avait aucune chance de le désarmer avant qu’il presse la détente. Et même s’il bondissait en arrière, l’onde de choc projetée par l’arme l’étendrait pour le compte. Son seul espoir était de parlementer.

– Attendez, monseigneur ! Je suis sûr qu’on peut s’arranger, dit-il aussi vite qu’il le pouvait. J’ai dans mon sac des objets de grande valeur, que je suis prêt à vous céder dans leur totalité.
– De grande valeur, hein ? Et c’est quoi donc que t’as volé, l’oiseau-rat ?
– Des… des bijoux et des épices. Que des meilleures. J’ai eu de la chance cette nuit, si ce n’est pour mon bruyant comparse ici présent qui s’est cassé la jambe. Molesto indiqua le tas de détritus où gisait Gros Vide, toujours hurlant de douleur.

Le mercenaire se renfrogna et recula d’un pas.

– Je te crois pas. Y a aucune chance pour que deux gobe-mouches mettent la main sur une telle marchandise. Mais c’est pas grave. Le gueulard vaut sans doute rien mais toi, tu m’as l’air en bonne forme. Tu me rapporteras une coquète somme chez les marchands de sueur. Et pour être sûr que tu me joues pas un tour, je vais te filer un coup de ma pétoire.
– Non, attendez ! Je peux…

Mais l’homme n’écoutait pas. Il ajusta son arme, visant la tête de Molesto. Le jeune gobelin était impuissant. Son cœur s’emballa, noyant toute pensée rationnelle dans une cacophonie de battements assourdissants. Il serra les dents, les yeux grand ouverts, prêt à recevoir la décharge qui l’enverrait dans les pommes. Et de là dans les cales d’un vendeur d’esclaves.

Texte © 2010 Eric Nieudan

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