Torchwood : comment diluer la science dans la fiction
Publié le 14 septembre 2011
J’ai regardé beaucoup de Torchwood pendant que j’étais malade. Il s’agit d’une série spin-off de Doctor Who, produite avec peu de moyens par la BBC Pays de Galles, qui se veut un pendant adulte des célébrissimes aventures de l’homme à l’écharpe veste en cuir mèche rebelle au noeud papillon. En cinq ans et quatre saisons, elle est passée par divers stades, allant du pastiche léger au dramatique pur avec plus ou moins de succès. Avec la dernière saison, qui va se terminer sur la BBC, les auteurs ont opéré un changement radical (et des plus intéressants d’un point de vue commercial) : ils ont mis trois mesures d’eau dans leur grand cru science-fiction. Et vous savez quoi ? Je pense que c’est une bonne chose.
Une série morte et nécro-animée
Intitulée Miracle Day, cette saison aurait pu ne jamais voir le jour. Morte et enterrée à Cardiff, la série est passée par un projet de reboot à la Fox avant d’être reprise par Starz, le network à l’origine entre autres de Spartacus. C’est donc avec un budget à l’américaine que l’équipe a entrepris son écriture. Quelle part d’adaptation au nouveau public et quelle part de contraintes éditoriales sont derrière un tel changement d’optique, nous ne le saurons jamais.
Toujours est-il qu’il n’est plus question d’aliens à tête de poisson, ni de gadgets improbables ou de voyages dans le temps. À la place, on a des barbouzes de la CIA, des conspirations pseudo-maçonniques et des tas d’explosions. Les fans s’en plaignent apparemment, mais pas moi. L’intensité dramatique de Children of Earth (la mini-série qui a tenu lieu de saison 3, que je vous recommande de voir toutes affaires cessantes, et sans passer par les cases précédentes) est toujours là, idem pour le questionnement social et la critique politique. Les personnages qu’on aime en chient plus que jamais et on a droit a une sympathique galerie de méchants.
On pensera ce qu’on veut de cette nouvelle vie pour la série. Ce qui m’intéresse ici, c’est de voir qu’un univers de science-fiction a été transformé en un très bon techno-thriller.
« Le techno-thriller, c’est de la SF pour le grand public »
J’ai lu ça quelque part il y a longtemps, je ne me souviens pas qui l’a dit (n’hésitez pas si vous savez). Crichton, Clancy et consorts écrivent de la science-fiction depuis des piges, mais ils ont été assez malins pour ne pas le dire. [25 septembre : voir le long commentaire ci-dessous pour comprendre comment je suis dans l'erreur en associant ces deux auteurs - merci Christophe !] Rapport à la mauvaise image du genre, voyez ? Qui dit SF dit robots, Leia en bikini doré et lecteur boutonneux : c’est pas de la littérature sérieuse, ça madame. Tandis qu’un techno-thriller peut parler de dinosaures et rester un livre pour adultes respectables.
Est-ce que c’est injuste ? Certainement. Peut-on faire autrement dans les marchés hyperconcurrentiels d’aujourd’hui ? J’en doute fort. Si on veut gagner un peu d’argent de nos jours, peut-être faut-il mettre le nez en dehors de la niche. Les univers fantastiques et les nouveaux mondes étranges ne sont pas près de déplacer les foules (ou même un lectorat suffisant pour qu’on puisse espérer gagner nos vies). Pas tant que la segmentation marketing sera ce qu’elle est et que les livres et bandes dessinées SFFF seront cantonnées au fond des librairies.
L’avenir de la science-fiction ?
Depuis que j’ai commencé à regarder Miracle Day, je réfléchis encore plus à transformer mes pitchs de SF en trucs moins durs à digérer par Gérard Quidam (et plus faciles à assumer quand il part en vacances avec sa belle famille). En délayant un peu les concepts, il est sans doute possible de faire des histoires qui se tiennent, avec de vrais enjeux et des personnages crédibles. Il y a plein de bonnes choses à piocher dans ce genre : des enjeux sociaux, géopolitiques, les cellules de crise du Pentagone et les secrétaires en talons aiguille. Les techno-thrillers parlent de l’évolution de la technologie, tout comme la science-fiction que j’ai envie d’écrire, alors est-ce que ce n’est pas une voie à explorer ?
Lecteur, ton avis m’intéresse. Es-tu client de ce genre de littérature, ou est-ce que c’est de la pseudo-SF pour ta mère ? Même si tu as envie de me cracher dessus pour ainsi parler de trahir la cause g33k, exprime-toi dans les commentaires.
Les fans ont sans doute vu le dernier épisode, déjà diffusé aux États-Unis et donc disponible en ligne. Étant puriste (et flemmard), j’attends la diffusion anglaise demain, donc je ne porte un jugement que sur 90% de la saison. Ci-dessous, une bande annonce bien toc-toc-badaboum pour donner envie aux autres.
17 réactions sur Torchwood : comment diluer la science dans la fiction

Pour moi, Miracle Day est surtout un exemple de comment diluer les idées brillantes d’une série britannique dans les mécanismes beaucoup plus convenus des séries US.
Maintenant, pour ce qui est de la question, je pense qu’il vaut mieux faire du techno-thriller ou de la science-fiction, mais l’idée de faire l’un en sous-marin avec les codes de l’autre ne me paraît pas une bonne idée. Les codes sont différents.
Je sais pas si c’est vraiment une question de BBC contre Hollywood. Il y a toujours l’inventivité de l’équipe britannique dans cette saison.
Quand tu parles de codes différents, tu peux préciser ?
Le techno-thriller essaye de coller au plus près de la réalité en repoussant un chouïa les limites du réaliste, mais juste un chouïa. La SF s’en tape. Torchwood pourrait être un techno-thriller, sauf que le principe de départ est déjà trop à l’ouest pour cela.
Et franchement, cette histoire de la respectabilité de la SF a déjà fait l’objet d’une discussion très récemment sur plusieurs forums d’auteurs et de critiques francophones et je suis assez d’accord avec ceux qui s’en tamponnent.
En même temps, je n’essaye pas sérieusement de vivre de ce qui me tient lieu d’écriture, donc mon point de vue est sans doute assez biaisé.
C’est vrai que quand on met des elfes dans son space-op, il vaut mieux s’en tamponner de la respectabilité de la SF… ;P
D’accord, on peut pas dire que le champ machinchose de Miracle Day soit basé sur une quelconque réalité scientifique. Mais même avec des codes de SF, je trouve que l’histoire fonctionne. Est-ce qu’on ne peut pas qualifier ça se SF-thriller ?
Avant de voir le premier episode de cette nouvelle saison, je ne savais pas que c’était devenu américain (toute tentative de dire le contraire glissera sur moi comme de l’eau sur mon corps huilé). Ca m’a fait tout bizarre de voir autant d’explosion et j’avoue que ça m’a perturbé. Puis ifnalement pourquoi pas.
Ensuite c’est parti en couilles. Les trois suivants était lents et à part les quelques vannes gays de mon perso préféré ever, ben ca pissait pas trop loin. Par contre, j’adore le fond, les questionnements, la géopolitique, les problèmes humains induits par le postulat de base. Rares sont les séries à faire autant impacter leur pitch de départ sur l’ensemble du monde. On se cache derrière un bien commode : ‘personne ne sait’.
J’ai arrété là. Bon j’ai bien les episodes suivants qui trainent quelques part dans un dossier de mon disque dur, n’attendant plus qu’un double clic opportun pour compléter mon avis pour l’instant légèrement mitigé, vu la claquasse que j’avais pris avec la saison 3.
Pour répondre à ta question, je n’avais jamais trop fait le rapprochement entre SF et techno-thriller et je ne partage pas vraiment ton avis. A mon sens (et je veux bien me tromper, si si), si c’était le cas, alors toute ce qui est fantastique deviendrait de la SF alors qu’en fait non. Par exemple les dinosaures c’est pas de la SF. Même cybernétique et monté par des cow-boys.
Ou alors ils sont sur une autre planète qu’un astronaute humain découvre après être passé par un portail spatio-temporel inconnu. Là oui. En fait c’est peut-être juste une question de contexte finalement.
Même des dinosaures qui servent de montures à une société Far West installée sur une planète nommée Cretasus ? ;p
Je suis d’accord avec toi: la façon dont les scénaristes de T:MD (re)construisent leur monde est juste épique. C’est la grande force de cette histoire, et ça pose tout un tas de questions.
J’en suis à l’épisode 8 depuis hier. Je retire ce que j’ai dit sur la lenteur. C’est reparti très très bien pour moi. Toujours autant de question et surtout, un épisode over-gay qui a le mérite de secouer le prunier à des tas de niveaux. Philosophique, historique, sociétal et bien sur sexuel.
Ils ont arr^été de faire tout exploser et se sont concentré sur l’histoire. Et ce qui est intéressant en terme de narration c’est que ce ne sont pas les personnages (pour une fois) qui font avancer l’histoire. Mais bien l’histoire qui entraîne tout avec elle. Ca change et c’est bien
Ah, ben tu vois !
Je trouve la tension dramatique très réussie dans ces épisodes. Les enjeux augmentent, personnellement comme mondialement, et les personnages font des choix. Très héroïque comme ambiance. On dirait du Feng Shui, les scènes de combat en moins =)
Yep, terminé hier. La bouche ouverte, la bave aux lêvres, les yeux exorbités. Je suis passé par trois état : yes ils ont des couilles quand même => Ah non en fait c’est vraiment américain => yo shit, double shit ils m’ont eu les enf*.
Ouais j’ai aimé.
C’est plein de défauts tout pourri, ça manque de plein de choses (notamment de rythme putain) mais quand même c’est bien
Pour le rythme, il va falloir qu’ils s’habituent au format 10 épisodes. J’espère qu’ils en auront l’occasion l’année prochaine.
Intéressant tout ça. Déjà parce que j’aime bcp Torchwood (moins parce que Mag’ est complètement sous le charme de l’acteur principal) et que je n’ai toujours pas vu Miracle Day. Mais aussi car en tant que lecteur, je suis devenu totalement hermétique aux explications & résolutions « baguette magique » d’une certaine littérature SF et Fantasy. Et d’un gros pouvoir qui gicle le dénouement, et d’une race trop trop bizarre qui fait des trucs trop trop bizarre… Bon, ça reste du fantastique, si je veux du Crichton (pour reprendre ton exemple), je n’ai qu’a changer de crémerie.
Mais voila, l’apport de la Science actuelle est tellement plus fascinante et terrifiante qu’elle me touche plus efficacement que n’importe quel souffle de dragon ou de tirs de Lasero-ElectroBlast.
Un exemple (bon, ok, ce n’est pas de la littérature). Je joue actuellement sur PC au jeu MassEffect 2 (bien accueilli notamment grâce à son scénario, désolé de la réf geek vidéogame), et il place dans une galaxie aux multiples races des réelles questions sur la manipulation génétique, l’exploitation « médicale » de l’être humain au service du duo séculaire pognon/pouvoir et des dérives incontournables au syndrome de dieu. Rarement un jeu ne m’a fait autant frissonner vis à vis de ces thèmes pourtant récurrents, et ce, sans avoir recourt nécessairement à des scènes choquantes ou gore qui foutraient le tout à plat. Bref, on a de la très bonne SF (des vaisseaux, des races ET, des flingues qui crées des mini-trous noirs, etc.) mais surtout une relation à la science et considérations actuelles (recherche de la vie éternelle, survie « raciale » et autres nouveaux prométhées) qui j’aimerai vraiment bien lire plus souvent dans des romans de SF. En fait, il est facile d’en déduire que l’apport de techno-science amène les récits SF dans une zone de « crédibilité » devenue nécessaire pour moi.
Je lis pas de space-op (encore, parce que j’ai une liste proposée par les gens de Twitter), je peux donc pas te dire si les thèmes de ME2 se retrouvent dans les romans actuels – je soupçonne cependant que des gens comme Iain Banks y touchent plus qu’un peu.
Ce qu’on cherche dans la SF, c’est de la matière à réfléchir sur notre société actuelle – on pourrait même dire que c’est sa fonction première. Autrement c’est juste du pulp.
+1
Hi Eric,
en tant que lecteur c’est précisément ce que je préfère lire : du futur proche avec un cadre qui me parle, des personnages qui me sont proches, et en qui je peux m’identifier.
Au cinéma, c’est un genre très représenté : minority report, i robot, next etc Même les transformers finalement.
Les délires spaces op, ou trop futuristes, j’ai tenté, mais je n’accroche pas (en littérature en tout cas).
Ce n’est qu’une question de goût hein, je ne juge en rien les personnes qui écrivent ce genre de texte.
Par contre, si tu veux cartonner, le thriller c sympatoche, mais ça vaudra jamais un levy-sf
Le Levy-SF, j’y avais pas pensé… Bien vu !
En SF, je pense que quel que soit l’univers tu peux trouver des personnages proches de toi. Si c’est bien conçu et que tes questionnements sont reflétés dans l’histoire et son contexte, ça te parlera.
Mais comme je l’ai dit plus haut, j’ai pas lu de space-op depuis Hypérion.
Je colle ici un commentaire de Christophe Mouchel posté sur Google+. C’est une belle explication du genre technothriller et une correction du vilain amalgame que j’ai fait ci-dessus.
Ne sachant pas ce qu’est le techno-thriller, j’approuve sans comprendre. Mais de nombreuses pour moi utilisent un élément SF/Fantastique et ensuite ont le traitent comme une histoire classique. Buffy ou Heroes sont dans cette veine, et de nombreux mangas : y’a pas plus policier que Death Note, alors qu’à la base on y parle des dieux de la mort. Ikigami reprend d’ailleurs le thème, mais sans fantastique, et sans policier non plus. Ca fonctionne également.
Toutefois, en faire une règle, c’est accepter que le marketing dirige ton écriture. Peter Jackson a fait un gros succès commercial autour du SdA et pourtant le thème est on-ne-peut-plus niche, non ? Je pense plutôt que ce sont les auteurs de SF qui veulent parfois être trop techno, et qui du coup rendent leur bouquin élitiste (je pense à Morgan par exemple…) ou alors des gens qui n’ont pas compris que la SF ne voulait pas dire faire des textes longs, étirés voire carrément ennuyeux (là je pense à Hamilton, mais pas que). Pourquoi ne pourrait pas écrire de la SF plus simplement, mais sans la diluer pour qu’elle ressemble à n’importe quelle oeuvre de fiction ?
Faut suivre son intuition, nous disait Steve Jobs, je crois que c’est ça l’important. Essayer de faire un succès à partir de règles de vente, c’est se trahir. Ca aide sûrement à signer les contrats, mais puisqu’on parle de séries, y’a quand même un fatras de séries avec des bonnes idées de base et qui sont arrêtées précipitamment. A l’inverse, ceux qui bossent sur des séries à succès à mon avis n’ont plus de problème pour trouver du boulot. Y’a quand même le talent des auteurs qui jouent, mince… (Regardez ce que le marketing a fait de J.J. Abrams, ok il a les budgets, mais il a de moins en moins de spectateurs…)